Percer un carrelage, c’est le perçage qui fait le plus transpirer les gens que je forme. Et je les comprends. Derrière le foret, il y a un mur de salle de bain ou une crédence de cuisine qu’on vient parfois de poser, et la moindre fissure se voit, ne se rattrape pas, oblige à changer le carreau entier. J’ai éclaté assez de faïences dans mes premières années pour avoir retenu la leçon. Bonne nouvelle : un carrelage qui fissure, ce n’est presque jamais de la malchance. C’est un foret inadapté, une percussion oubliée ou une vitesse trop élevée.
Je vous explique pas à pas comment je m’y prends, du choix du foret jusqu’à la cheville, pour traverser un carreau proprement sans le faire craquer.
Faïence ou grès
Avant de toucher la perceuse, posez-vous la vraie question : faïence ou grès cérame ? Ça change tout.
La faïence, c’est le carrelage mural classique, à pâte poreuse recouverte d’un émail brillant. Elle est relativement tendre, généralement 6 à 8 mm d’épaisseur au mur. Le grès cérame, lui, est cuit à très haute température, dense, avec un taux d’absorption d’eau souvent sous les 0,5%, parfois aussi dur que de la pierre. Sur l’échelle de Mohs, son émail flirte avec 7 à 8, soit du niveau du verre trempé. Cuit autour de 1 200 degrés, il en ressort presque vitrifié, et c’est ce qui explique que la grande majorité des carreaux fissurés que je vois sont du grès attaqué avec un foret de faïence. C’est souvent ce qu’on trouve au sol, mais on en pose de plus en plus aux murs aussi. Un test simple à la maison : retournez une chute de carrelage si vous en avez gardé une, ou grattez le dessous avec une pointe. La faïence se raye, marque, s’effrite un peu. Le grès cérame résiste, la pointe glisse dessus.
Pourquoi je m’attarde là-dessus ? Parce que le foret se choisit en fonction. Et un mauvais foret sur du grès cérame, c’est l’échec garanti : soit il ne mord pas du tout, soit il surchauffe et fait éclater l’émail.
Le bon foret
Pour la faïence, un foret béton à pointe carbure fait très bien le travail. C’est le même type de foret que pour percer un mur classique, en bout plat avec une plaquette de carbure brasée. La faïence étant tendre, il l’attaque sans difficulté. Sur ce type de carreau, je n’utilise rien de plus sophistiqué. Sur les quelque 1 000 perçages muraux que j’ai dû faire en faïence, c’est la solution qui a tenu.
Pour le grès cérame, là il faut monter en gamme. Deux options qui marchent vraiment. Un foret spécial carrelage à pointe lancéolée (une forme effilée en pointe de flèche, parfois appelée pointe « grès ») qui mord progressivement sans déraper. Ou, pour le grès cérame le plus dur et les épaisseurs importantes, un foret diamant : sa couronne abrasive ne « perce » pas vraiment, elle use la matière par friction. C’est plus lent, mais c’est ce qui ne fissure pas.
Une erreur que je vois souvent : sortir le foret béton standard sur du grès cérame parce qu’il était dans la caisse. Il chauffe, il glisse sur la surface vitrifiée, le bricoleur appuie pour compenser, et le carreau craque. Le foret fait la moitié du travail.
Couper la percussion, sans exception : c’est la règle qui sauve le plus de carreaux
Voici le geste qui sauve le plus de carreaux, et celui que les débutants oublient systématiquement.
Sur un mur en béton ou en brique, on active la percussion de la perceuse pour avancer. Réflexe normal. Sur du carrelage, c’est exactement l’inverse : la percussion martèle l’émail, qui est rigide et cassant, et elle le fait éclater en étoile autour du trou. Donc, mode perçage simple, rotation seule, percussion désactivée. Vérifiez la petite molette ou le sélecteur de votre perceuse, repérez l’icône foret seul (pas le foret avec le petit marteau).
La percussion ne se réactive qu’une fois le carreau entièrement traversé, quand vous attaquez le support derrière. J’y reviens plus bas.
Marquer pour que le foret ne glisse pas
L’émail d’un carrelage, c’est lisse comme du verre. Si vous posez la pointe du foret dessus et que vous démarrez, elle patine, ripe, et raye la surface autour. Là encore j’en ai abîmé quelques-uns avant de prendre le pli.
Ma technique, simple et efficace : un morceau de ruban de masquage collé à l’endroit du perçage. Le ruban crée de la friction, le foret accroche dessus au lieu de glisser. En prime, on trace la croix du repère directement sur le ruban au crayon, bien visible, et on l’arrache après sans laisser de trace sur le carreau. Deux bandes croisées si la zone est grande. C’est dix secondes de préparation qui changent tout.
Le poinçon à pointe métallique fonctionne aussi pour amorcer un point, mais sur de la faïence émaillée je préfère le ruban : un coup de poinçon mal dosé peut déjà fendre l’émail. Sur carrelage, le ruban d’abord.
Le tempo
On y est. La perceuse en main, percussion coupée, ruban en place. Maintenant, le tempo.
Je démarre toujours à vitesse très lente. Vraiment lente, autour de 400 à 600 tours par minute si votre perceuse affiche les vitesses (là où l’on monte volontiers à 1 500 tours dans du bois), pression légère, juste pour que le foret entame l’émail et creuse son amorce. C’est la phase la plus délicate : tant que la pointe n’a pas mordu un ou deux millimètres, tout peut déraper. L’amorce, c’est environ 1 ou 2 mm pendant lesquels tout se joue. Une fois cette amorce faite, je maintiens une vitesse modérée et une pression régulière, dans l’axe, perpendiculaire au mur. Jamais de à-coups, jamais ce geste où l’on pousse fort pour « finir plus vite ».
La règle que je répète à mes stagiaires : c’est le foret qui travaille, pas votre bras. Si ça n’avance plus, ce n’est pas en appuyant que ça ira mieux, c’est que le foret est usé ou inadapté, ou qu’il a surchauffé. Vous appuyez, et c’est précisément là que le carreau cède.
Pour le grès cérame, ajoutez l’eau dont je parlais, et acceptez que ce soit lent. Un trou de 8 mm dans du grès dur peut prendre 60 à 90 secondes. C’est normal.
Le passage colle puis support : changer de logique
Quand le foret a traversé toute l’épaisseur du carreau, vous sentez une légère résistance différente : vous attaquez la colle, puis le mur derrière. Et là, le réglage change.
Derrière le carrelage il y a généralement un lit de colle (le mortier-colle), puis le support : placo, béton, brique, ou enduit. Une fois le carreau franchi de part en part, vous pouvez réactiver la percussion si le support est dur (béton, brique pleine), pour avancer normalement comme dans un mur classique. Si le support est du placo ou une cloison creuse, restez en rotation simple, la percussion n’apporte rien et abîme la plaque.
Le moment du passage carreau-vers-colle est celui où l’on a tendance à pousser d’un coup, par soulagement. Retenez votre main. C’est encore près de la face arrière du carreau, une poussée brutale peut le faire éclater par derrière (un éclat qu’on ne voit pas tout de suite mais qui fragilise). Franchissez la transition en douceur, puis accélérez seulement dans le support.
La cheville
Percer proprement ne sert à rien si la fixation lâche ensuite. Le choix de la cheville dépend, comme toujours, du support qui se trouve derrière le carrelage, pas du carrelage lui-même.
Dans un mur plein (béton, brique pleine, parpaing), une cheville nylon universelle au diamètre correspondant suffit pour des charges courantes de salle de bain : porte-serviette, tablette, miroir léger. Pour quelque chose de lourd, on passe sur une cheville à expansion plus costaude, voire une cheville chimique. Derrière une faïence collée sur du placo, en revanche, c’est une cheville spéciale plaque de plâtre qu’il faut, celle qui s’écarte ou bascule derrière la plaque pour répartir la charge, car le placo seul ne tient quasiment rien : une simple plaque de plâtre encaisse difficilement plus de 5 kg en porte-à-faux, là où une bonne cheville à bascule peut viser une charge de 1 500 à 2 000 g par point selon le modèle. Adaptez le diamètre du foret au diamètre de la cheville, en respectant l’indication imprimée sur le paquet.
Un détail qui compte : enfoncez la cheville sans forcer comme un sourd. Si elle ne rentre pas, c’est que le trou est un poil trop petit, on repère et on agrandit légèrement. Forcer une cheville récalcitrante à coups de marteau juste derrière un carreau, c’est rouvrir le risque de fissure tout près du but.
Pour bien faire le tri entre les types de fixations selon votre mur, j’ai détaillé tous les cas dans mon guide pour choisir la bonne cheville selon le mur.
Les erreurs qui fissurent à coup sûr
En vingt ans, les carreaux fendus que j’ai vus ou causés se résument toujours aux mêmes fautes.
Laisser la percussion activée pendant la traversée du carreau, c’est de loin la cause numéro un. Démarrer à pleine vitesse sur l’émail lisse, sans ruban ni amorce, vient juste après : le foret ripe et raye, on insiste, ça part en fissure. Utiliser un foret inadapté, typiquement un foret béton fatigué sur du grès cérame, garantit la surchauffe et l’éclat. Appuyer fort pour aller plus vite est l’erreur de fond qui se cache derrière presque toutes les autres. Et percer trop près d’un bord ou d’un joint, à moins de 2 cm de l’angle d’un carreau, fragilise une zone qui n’a plus de matière pour encaisser : visez le cœur du carreau quand vous avez le choix, en restant à au moins 1,5 cm de tout joint.
Aucune de ces erreurs n’est une fatalité. Ce sont des réglages et des gestes, pas un talent. Les premières fois, vérifiez chaque point dans l’ordre : type de carreau, bon foret, percussion coupée, ruban, vitesse lente. Au troisième trou, ça devient un automatisme.
Et si vous débutez tout juste avec votre machine, prenez d’abord le temps de bien la connaître : tout est dans mon guide pour choisir sa perceuse-visseuse, réglages de vitesse et de couple compris.
Ce que je retiens après des centaines de trous
Percer du carrelage, ce n’est pas un perçage difficile, c’est un perçage qui ne pardonne pas l’improvisation. Le carreau ne fissure pas parce qu’il est fragile, il fissure parce qu’on lui impose ce qu’il déteste : des chocs, de la chaleur, de la précipitation. Donnez-lui l’inverse, un foret adapté, de la lenteur, de l’eau sur le grès, et il se laisse traverser sans broncher.
Quand un débutant me montre son premier trou net dans une faïence, sans la moindre étoile autour, je sais qu’il a compris quelque chose qui lui resservira partout : en bricolage, la patience n’est pas une qualité morale, c’est une technique.

